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Younoussa Sanfo est, dans le milieu du numérique burkinabè, ce que les amateurs de football appellent communément « The GOAT » (Greatest Of All Time) au Burkina Faso pour désigner un expert hors pair. Ingénieur de formation en cybersécurité et en investigation numérique, il a fait le choix de rentrer au pays après ses études à l’étranger pour mettre son savoir au service du développement technologique national. À la tête de son laboratoire HorusLabs et de l’Académie de Création et d’Eveil Scientifique – ACES, il se bat pour vulgariser le numérique et le transmettre aux jeunes générations, tout en s’adaptant sans cesse à l’évolution technologique, telle une application mobile en constante mise à jour. Cette rencontre exclusive avec Digital Magazine vient donner la parole à une personne passionnée de numérique et soucieuse de transmettre à la jeune génération pour positionner le Burkina Faso sur la scène mondiale du numérique.
Monsieur Sanfo, vous êtes considéré comme un pionnier de l’avènement du numérique au Burkina Faso. Comment observez-vous l’évolution de ce secteur depuis que vous y êtes actif ?
Tout va à une vitesse phénoménale depuis l’avènement d’Internet. Chaque jour, il se passe quelque chose de nouveau. Les disques durs sont devenus 1000 fois plus puissants, les capacités de stockage ont été multipliées par 10 000, et la vitesse de transfert des données s’est multipliée par 10 000 ou 100 000. Face à cette accélération constante, cela fait environ 25 ans que nous travaillons au Burkina Faso à l’initiation et à la formation de tous les jeunes, y compris ceux qui n’ont pas eu l’opportunité de faire de longues études scolaires, afin de leur donner des compétences solides dans le numérique.
Votre combat pour la formation des jeunes remonte au début des années 2000 avec l’initiative NTBF. Quel impact cette initiative a-t-elle eu sur l’écosystème actuel ?
C’est en 2002 que nous avons commencé à enseigner l’informatique aux jeunes Burkinabè. À l’époque, j’avais installé des ordinateurs dans une salle aux 1200 Logements. Comme l’Université de Ouagadougou était juste à côté, j’y allais pour convier des étudiants à nous rejoindre pour apprendre l’informatique. C’est ainsi qu’est née l’initiative NTBF (Nouvelles Technologies pour le Burkina Faso).
Pour aller vite, la plupart des visages que vous croisez aujourd’hui sur les réseaux du numérique et du digital au Burkina Faso sont issus de cette époque. Nous avons démarré par l’apprentissage de base, puis certains se sont spécialisés dans la création de sites web. Nous avons ainsi réussi à transformer des étudiants en histoire, géographie ou anglais en spécialistes reconnus du digital. Sur plusieurs années, nous avons formé environ 20 000 jeunes à travers cette dynamique.
Vous êtes également l’un des artisans du premier grand média en ligne du pays. Pouvez-vous nous parler de vos débuts avec le Dr Cyriaque Paré ?
C’est un projet historique. Alors que nous étions encore étudiants en France, nous avons réfléchi avec le Dr Cyriaque Paré à l’évolution des médias en ligne au Burkina Faso. Nous avons créé jusqu’à trois plateformes numériques depuis l’étranger, dont l’une, initialement baptisée « Burkinet », est devenue plus tard lefaso.net.Au début, le Dr Cyriaque Paré agrégeait simplement les informations issues des journaux classiques de l’époque comme L’Observateur ou Le Pays pour les réunir sur une seule plateforme. Petit à petit, lefaso.net est devenu autonome et s’est imposé comme un producteur d’information majeur, qui fait aujourd’hui travailler une trentaine de journalistes en continu. Le Dr Paré s’est aussi beaucoup impliqué dans la déontologie, la sensibilisation et la traque des fake news. C’est une immense fierté de voir le rôle de pionnier qu’a joué ce média ces vingt dernières années.

Depuis une douzaine d’années, vous formez également de très jeunes enfants grâce à l’association ACES (Académie de Création et d’Eveil Scientifique). Pourquoi commencer l’apprentissage technologique dès 4 ans ?
Depuis 12 ans, nous formons en effet les enfants de 4 à 6 ans à l’éveil scientifique. À cet âge, nous ne leur apprenons pas la programmation, mais la logique et la réflexion. Par exemple, ils apprennent à comprendre physiquement pourquoi un interrupteur allume ou éteint une ampoule. Cette logique les prépare à la pensée algorithmique. De 7 à 17 ans, nous leur enseignons carrément des techniques d’ingénieur à travers la programmation, la robotique, les drones et l’intelligence artificielle. C’est une formation très ludique où ils apprennent à comprendre un problème, à structurer leur pensée et à chercher des solutions sans avoir à recommencer plusieurs fois. Nous avons formé entre 1000 et 1200 enfants depuis le lancement de l’association.
En commençant très tôt, nous préparons l’enfant à utiliser la technologie de façon saine. Si vous donnez un smartphone à un enfant sans l’accompagner, il fera n’importe quoi. Cet apprentissage lui donne les bons réflexes, l’éloigne de l’addiction aux écrans et, surtout, le transforme : il cesse d’être un simple consommateur passif pour devenir un concepteur et un créateur de technologies. Le “copier-coller” d’outils conçus à l’étranger, par exemple en Chine pour des réalités chinoises, ne fonctionne plus. Nous devons concevoir chez nous, pour nos populations, en fonction de nos réels besoins.

⚠️ Mise en garde importante de Younoussa Sanfo : « Nous voyons aujourd’hui des initiatives de formation technologique se multiplier, mais certaines vont trop vite et ne respectent pas les règles de l’enfance. Par exemple, certains font porter des casques de réalité virtuelle (VR) à des enfants de 7 ans. C’est une grave erreur. Un enfant ne doit pas porter de casque VR avant l’âge de 14 ans. Son cerveau n’est pas prêt et cela peut déclencher des crises d’épilepsie ou d’autres troubles indésirables. Chez l’enfant, l’émerveillement doit être un levier pour l’acquisition de connaissances, et non un but spectaculaire qui court-circuite l’apprentissage. »
Comment votre laboratoire HorusLabs s’inscrit-il dans cette offre éducative et professionnelle ?
HorusLabs était initialement un laboratoire d’investigation numérique travaillant pour la justice, ce qui représente aujourd’hui environ 30 % de nos activités. Nous l’avons enrichi pour en faire un pôle d’excellence en cybersécurité, IA et robotique. Nous sommes par exemple certifiés par l’Agence Nationale de l’Aviation Civile (ANAC) pour former des pilotes de drones et modifier des robots conformément à la législation nationale.
Depuis juillet dernier, HorusLabs est devenu un Centre de Compétences agréé (CoC). Cela signifie qu’un Burkinabè n’a plus besoin de prendre l’avion pour l’Occident pour passer des certifications internationales reconnues dans le monde entier ; il peut le faire directement chez nous à Ouagadougou. Nous sommes actuellement les seuls dans la région francophone africaine habilités à proposer des formations de ce niveau en intelligence artificielle, cybersécurité ou investigations numériques.

Nous proposons des parcours pour tous les publics, y compris des certifications à forte valeur ajoutée pour les non-informaticiens, comme :
- La Certification AIE (Artificial Intelligence Essentials) : Elle enseigne les règles d’utilisation éthique de l’IA en entreprise, la détection des deep fakes, et prépare à sept profils différents de l’IA. (Tarif promotionnel de 100 000 FCFA pour toute inscription avant le 29 août, puis 250 000 FCFA à partir du 1er septembre).
- La Certification CSCU (Cybersécurité) : Apprend à sécuriser son téléphone, son ordinateur et ses réseaux sociaux sans compétences techniques préalables (Tarif : 125 000 FCFA).
- La Certification OSINT (Investigation de sources ouvertes / OSINT) : Destinée aux journalistes, fonctionnaires ou forces de défense pour collecter des informations publiques non intrusives sur Internet à partir d’un numéro de téléphone ou d’un e-mail (Tarif : 125 000 FCFA).
- Pour les enfants (hors vacances) : Nous proposons des ateliers réguliers de 3 heures par semaine pour 20 000 FCFA par mois, l’ordinateur étant fourni par le centre et le robot acheté par les parents.
On parle énormément de souveraineté numérique ces derniers temps. Quel regard portez-vous sur les infrastructures déployées par l’État burkinabè ?
Le Burkina Faso n’a pas à rougir de ses réalisations. En 2020, l’État a installé les premières briques de la souveraineté avec le G-Cloud (cloud gouvernemental) comprenant trois mini data centers, huit nœuds cloud et une infrastructure de fibre optique mutualisée. En 2022, un data center spécifique a été créé pour interconnecter les universités et le monde de l’éducation. Et en 2026, l’État a inauguré deux nouveaux data centers modulaires beaucoup plus évolués pour renforcer ce cloud gouvernemental.
Cependant, il faut dire les choses telles qu’elles sont : la souveraineté technologique n’est aujourd’hui acquise qu’à 15 %. Si nous stockons nos données localement, mais que nos ingénieurs ne sont pas autonomes pour les traiter et que nous devons faire appel à des techniciens étrangers, la souveraineté n’existe pas. De même, si nous dépendons de logiciels propriétaires appartenant à des multinationales privées étrangères, nous restons vulnérables.
Rappelez-vous qu’il y a deux mois aux États-Unis, le président Trump a unilatéralement interdit l’accès mondial à un logiciel de la firme Anthropic, excluant même les scientifiques étrangers qui avaient contribué à sa création. Nous devons nous poser des questions cruciales : si demain la société américaine Oracle décide que le Burkina Faso n’a plus le droit d’utiliser ses systèmes, que se passera-t-il ? Si nous ne pouvons plus payer les fonctionnaires à la fin du mois ou faire tourner nos applications locales à cause de cela, nous serons pris au piège. La véritable souveraineté réside dans notre capacité à répondre à ces dépendances et à former des compétences locales autonomes, ce que nous nous efforçons de faire à HorusLabs.

Par le passé, vos alertes régulières sur les failles de sécurité des réseaux nationaux ont fait grincer des dents. Quelle est la réalité de notre cybersécurité aujourd’hui ?
Younoussa Sanfo : J’ai effectivement arrêté de parler publiquement des vulnérabilités des systèmes d’État et des entreprises privées parce que j’étais devenu « le problème » aux yeux de certains. Pourtant, ma formation me permet d’identifier immédiatement la fragilité d’un système, parfois sans même avoir besoin de le tester. Et je ne mentirai jamais sur ce point : nos systèmes ont un besoin urgent d’être sécurisés.
Nous sommes actuellement en guerre, et cette guerre ne se mène pas seulement avec des kalachnikovs ; elle se joue aussi sur le front de la protection de l’information. Si nos serveurs sont attaqués et que nous ne pouvons plus payer les salaires, c’est une catastrophe. Pouvons-nous dormir tranquilles aujourd’hui au Burkina ? La réponse est non. Très peu de nos systèmes sont sécurisés, et nous ne serions pas capables de résister à une cyberattaque de faible niveau. Je n’affirme pas cela pour faire peur, mais pour alerter. Les compétences locales existent au Burkina Faso pour protéger nos infrastructures, il faut simplement cesser de pratiquer la politique de l’autruche en faisant croire aux autorités que tout est sécurisé alors que c’est faux.

Pour conclure, quel message adressez-vous à la jeunesse burkinabè et aux autorités pour briser ce que vous appelez le « formatage » technologique ?
Nous avons subi un véritable lavage de cerveau qui nous a programmés pour être de dociles et très bons consommateurs. Expliquez-moi pourquoi un jeune Burkinabè de 20 ans, qui n’a pas un salaire d’un million de francs CFA, va acheter un iPhone 17 à plus d’un million ? C’est parce qu’on lui a fait croire que cette marque définit son identité. Nous apprenons dès l’enfance à raisonner uniquement par les marques : un enfant réclame des chaussures « Nike » ou « Adidas », ou demande du « Colgate » ou du « Très Près » au lieu de dire du dentifrice, ou appelle « Bic » un stylo qui n’est même pas de cette marque.
Ce formatage culturel va jusqu’à la télévision. Lorsque nous laissons nos enfants de 7 à 10 ans devant des dessins animés conçus à l’étranger, ils y assimilent des concepts et des modèles familiaux (comme des familles avec deux papas et sans maman) totalement contraires à nos valeurs et à nos réalités locales. Si nous ne concevons pas nos propres contenus et technologies, nous perdrons le contrôle de l’éducation de nos propres enfants.

À HorusLabs et à l’association ACES, nous agissons concrètement pour leur enseigner la technologie tout en leur inculquant les valeurs de leurs parents et de notre pays. Depuis plusieurs années, je propose aux gouvernements successifs de former gratuitement les enseignants de mathématiques, de physique et de SVT du pays afin qu’ils transmettent à leur tour ces compétences technologiques saines à chaque enfant du Burkina Faso. J’espère qu’un jour cet appel sera entendu, car ce combat est crucial pour l’avenir de notre nation.
Propos recueillis pour Digital Magazine
Pierre Ouedraogo
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