Burkina Faso / SYAPRO 2026 : quand l’écran devient un poste de travail à risque

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Télétravail, plateformes, notifications permanentes : le bureau est désormais une maison, un deux-roues de livraison, un téléphone. À Ouagadougou, la 10e édition du SYAPRO ; 250 participants de 14 pays, OIT et AISS à la table ; confronte la prévention des risques professionnels à l’économie numérique. Entre chiffres alarmants, nouveau Code du travail et doctrine du « profondément humain », décryptage d’un basculement : protéger ceux que la transformation numérique fragilise.

Le SYAPRO : une référence continentale à sa 10e édition

Né de la volonté des pays africains d’utiliser l’audiovisuel comme outil de sensibilisation aux risques du travail, le Symposium sur l’audiovisuel et la prévention des risques professionnels est devenu, édition après édition, une référence continentale. Sa 10e édition, ouverte le 22 septembre 2026 à Ouagadougou par la CNSS, affiche une envergure record : 250 participants venus de 14 pays, aux côtés de l’Association internationale de la sécurité sociale (AISS) et de l’Organisation internationale du travail (OIT).

Le thème de l’année — « La prévention des risques professionnels à l’ère de l’économie numérique : impact, défis et perspectives » — dit le basculement en cours : après les mines, les usines et les chantiers, la prévention doit saisir un monde du travail dématérialisé. La cérémonie a été présidée par le ministre d’État Émile Zerbo (Administration territoriale et de la Mobilité), représentant le Premier ministre, qui a posé les deux questions de la semaine : comment mettre le numérique au service de la prévention ? Et comment prévenir avec pertinence dans un environnement de travail « bouleversé par les nouvelles technologies » ?

Les nouveaux risques : invisibles mais bien réels

L’inventaire dressé à l’ouverture est éloquent : hyperconnexion, charge mentale, sédentarité, risques psychosociaux, troubles musculosquelettiques (TMS) et surcharge cognitive numérique. Des risques moins visibles que l’effondrement d’un échafaudage, mais cumulative — isolement des télétravailleurs, pression permanente des notifications, disponibilité exigée hors des heures normales, difficulté à séparer vie professionnelle et vie privée.

S’y ajoutent les TMS liés aux postures prolongées devant l’écran et à l’absence d’équipements adaptés ; et, pour les travailleurs des plateformes — livreurs, chauffeurs —, les accidents de circulation, l’instabilité des revenus et l’absence de protection sociale suffisante. Le constat qui structure tout le symposium : « le bureau peut désormais être une maison, un véhicule, un espace de coworking, un atelier ou tout simplement un téléphone portable ». La prévention ne peut plus se limiter aux lieux de travail traditionnels.

Le télétravail entre dans le Code : de l’exception au cadre juridique

C’est la nouveauté juridique de fond : au Burkina Faso, le nouveau Code du travail — adopté à l’unanimité par l’Assemblée législative du Peuple le 6 mai 2026, en remplacement du code de 2008 — encadre désormais le télétravail, prenant acte des mutations numériques et des nouvelles formes d’organisation du travail. Le travail à distance ne relève plus de l’exception ou de la mesure temporaire : il est un mode d’exercice à part entière, avec ses droits et ses devoirs.

Mais le symposium en pointe les questions ouvertes : qui fournit l’ordinateur ? Qui prend en charge la connexion et l’électricité ? Comment fixer les horaires, prévenir l’hyperconnexion, protéger les données professionnelles ? Que se passe-t-il en cas d’accident au domicile pendant les heures de travail ? Autant de points qui exigent « des règles précises, des responsabilités clairement définies et un dialogue entre employeurs et travailleurs ». Le code a ouvert la voie ; sa mise en œuvre se jouera dans les conventions d’entreprise et la pratique.

La culture de prévention contre les chiffres

Les données citées à l’ouverture rappellent l’enjeu : 1 241 accidents et maladies professionnelles déclarés à la CNSS, 1 101 à la CARFO (la caisse des fonctionnaires) — et, à l’échelle mondiale, environ trois millions de décès liés au travail chaque année selon l’OIT. Derrière chaque chiffre, des vies, des compétences perdues, des activités interrompues.

D’où l’appel du parrain de l’édition, Idrissa Nassa — président de la COGEF et du conseil d’administration de Coris Holding — aux chefs d’entreprise : passer « d’une logique de conformité à une véritable culture de prévention ». « La prévention des risques professionnels n’est pas une défense, mais un investissement dans la pérennité, la performance et le capital humain de l’entreprise », a-t-il argumenté. Concrètement, agir avant l’accident : identifier les risques, former, aménager les postes, contrôler les équipements, écouter les alertes, évaluer régulièrement. Une doctrine de gestion qui rejoint le mot du DG de la CNSS : « prévenir est un investissement, pas une dépense ».

L’IA au service de l’humain — et les travailleurs invisibles

Fidèle à sa vocation audiovisuelle, le SYAPRO regarde aussi la technologie du bon côté : l’intelligence artificielle peut aider à analyser les accidents, détecter des situations dangereuses, suivre des indicateurs et produire des contenus de sensibilisation adaptés aux métiers — vidéo, audio, infographie, langues nationales. Mais la garde est ferme, portée par le directeur général de la CNSS, Herman Yacouba Nacambo : une prévention « innovante, inclusive, responsable et profondément humaine », car « aucune intelligence artificielle ne peut remplacer la responsabilité humaine ». Un algorithme signale, il ne décide pas ; une caméra surveille, elle ne protège pas seule ; un module forme, il n’accompagne pas.

L’autre front, plus politique : les travailleurs invisibles de l’économie numérique — chauffeurs et livreurs de plateformes, vendeurs en ligne, créateurs de contenus, développeurs indépendants — qui travaillent souvent avec leurs propres équipements, sans assurance, sans suivi médical, aux revenus irréguliers. Le défi relevé par le symposium, en écho aux débats continentaux : adapter les modèles de couverture sociale à ces formes non standard d’emploi. Identifier, informer sur les droits, imaginer des mécanismes adaptés — le chantier est immense, et le SYAPRO en est la première chambre d’enregistrement.

Solutions endogènes : la prévention en mooré et en dioula

Face à des entreprises aux moyens inégaux, la CNSS a appelé les experts à des solutions endogènes : guides pratiques, formations courtes sur téléphone, messages audio, affiches numériques, plateformes de signalement — des outils simples plutôt que des équipements coûteux. Et l’audiovisuel, cœur historique du SYAPRO, garde une longueur d’avance : « une courte vidéo en français, en mooré, en dioula ou dans une autre langue largement comprise peut parfois toucher davantage de travailleurs qu’un long document administratif ».

Les contenus doivent parler du quotidien : posture devant un écran, conduite d’un deux-roues de livraison, protection d’un compte professionnel, droit à la déconnexion, conduite à tenir après un accident. La mesure finale du progrès numérique, conclut le symposium en substance, ne sera pas le nombre d’applications déployées, mais « la capacité du système à protéger la santé, la sécurité et la dignité » des travailleurs. Au Burkina Faso, l’économie numérique ne sera durable que si elle est aussi une économie du travail décent — et de la prévention.

Pierre Ouedraogo


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