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Entre transferts d’argent sans internet, agribusiness durable et promotion de l’entrepreneuriat féminin rural, Patricia Zoundi Yao s’est imposée comme l’une des figures les plus singulières de la fintech et de l’innovation inclusive en Côte d’Ivoire.
Dans la cartographie des femmes qui façonnent le numérique africain, certaines évoluent dans les tours de verre des capitales économiques, là où se conçoivent les grandes politiques publiques de digitalisation. D’autres, comme Patricia Zoundi Yao, ont choisi une ligne de front différente : celle des marchés ruraux, des petites productrices et des travailleuses de l’informel, longtemps restées hors champ des solutions technologiques. Entre fintech, agro-industrie et plaidoyer international, cette entrepreneure ivoirienne prouve qu’on peut bâtir des entreprises performantes en partant des besoins des villages et non des seules métropoles connectées.

Des guichets de transfert à la fintech inclusive : un parcours forgé sur le terrain
Née en 1976 à Aboisso, dans le sud-est de la Côte d’Ivoire, Patricia Zoundi Yao se décrit elle-même comme une « solutionneuse de problèmes » plutôt que comme une simple cheffe d’entreprise.
Diplômée de la Faculté de droit et de sciences politiques de l’Université de Ouagadougou, elle fait ses premières armes dans l’univers des transferts d’argent au début des années 2000, en co-gérant Zenith Finance, une société exploitant des agences Western Union en partenariat avec Ecobank.
En 2006, elle tente l’aventure en solo en créant Magnific Service, sa propre société de transfert, qui finira par faire faillite. Loin de la décourager, cet échec devient un laboratoire de résilience entrepreneuriale : Patricia Zoundi Yao en retient une compréhension fine des besoins des clients ruraux, des limites des systèmes classiques et des fragilités de modèles économiques trop dépendants des grandes villes et des infrastructures bancaires traditionnelles.
QuickCash : les transferts d’argent sans internet pour les campagnes africaines
De ce terrain naît, en 2010, l’une de ses innovations les plus emblématiques : QuickCash, une solution de transfert d’argent pensée pour les zones rurales sans accès à internet. Pendant deux ans, elle expérimente, teste, itère avec des femmes commerçantes et des petits producteurs, avant de stabiliser un système qui permet d’effectuer des transactions sécurisées avec un simple téléphone mobile, sans connexion.
QuickCash s’impose comme une fintech inclusive, conçue pour les paysans, les vendeuses de marché, les migrants internes qui soutiennent leurs familles restées au village. La solution s’étend progressivement à plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, dépasse le million de transactions et emploie des dizaines de collaborateurs, contribuant à réduire la distance entre les circuits financiers et les territoires ruraux. À travers cette entreprise, Patricia Zoundi Yao démontre qu’il est possible de faire de la haute technologie en travaillant sur des environnements à faible connectivité, là où les modèles classiques ne jugent pas l’investissement rentable.

Canaan Land : l’agro-business social au service des femmes rurales
Mais la trajectoire de Patricia Zoundi Yao ne s’arrête pas aux services financiers. En 2015, elle fonde Canaan Land, une entreprise sociale dédiée à l’agribusiness et à l’accompagnement des petits agriculteurs, en particulier les femmes. L’objectif : structurer des chaînes de valeur agricoles plus durables, mieux rémunérer les productrices et connecter les exploitations rurales à des marchés porteurs, tout en intégrant des outils numériques pour la traçabilité, la gestion et l’accès à l’information.Aujourd’hui, Canaan Land soutient plus de 400 agriculteurs, dont près de 86% de femmes, vers une agriculture durable, traçable et rentable. En se positionnant à l’intersection de l’agriculture, de la technologie et du développement social, Patricia Zoundi Yao transforme l’image de l’entrepreneuriat agricole : il ne se limite plus à la production, mais englobe la finance digitale, la structuration des filières, la montée en compétences et la défense des intérêts des petits producteurs.
De la PME locale à la scène internationale : une ambassadrice de l’e-commerce féminin africain
L’impact de Patricia Zoundi Yao dépasse rapidement les frontières ivoiriennes. En 2019, la CNUCED la désigne comme l’une des « eTrade for Women Advocates », un réseau restreint de femmes entrepreneures qui portent la voix des PME numériques des pays en développement. Elle devient également ambassadrice du Fonds africain de développement de la Banque africaine de développement, renforçant son rôle de passerelle entre les réalités de terrain et les grandes institutions financières.
Classée dans le Top 100 des personnalités influentes de Côte d’Ivoire, elle préside le Mouvement des petites et moyennes entreprises du pays, position qui lui permet de plaider en faveur d’un environnement plus favorable aux TPE/PME et à l’entrepreneuriat féminin. Ses interventions dans des conférences internationales, des panels sur la fintech ou le développement agricole durable font d’elle une voix incontournable pour qui s’intéresse à la place des femmes entrepreneures dans la nouvelle économie africaine.

« Solutionner les problèmes du monde rural » : un leadership au service de l’inclusion
Au fil des années, Patricia Zoundi Yao s’est construite une identité précise : celle d’une entrepreneure sociale guidée par la volonté de répondre à des problèmes concrets, plutôt que de suivre les tendances à la mode. Qu’il s’agisse de transferts d’argent sans internet ou d’accompagnement des maraîchères, son point de départ reste le même : partir du quotidien des populations rurales, de leurs contraintes technologiques et financières, pour inventer des solutions adaptées.Cette approche lui permet d’incarner un leadership féminin particulier dans la tech africaine : moins centré sur la seule hypercroissance que sur l’impact durable sur les territoires, les femmes et les jeunes. En acceptant de céder les rênes opérationnels de certaines de ses entreprises pour se concentrer sur son engagement dans l’agribusiness social et les causes rurales, elle confirme une conviction profonde : la valeur d’un projet ne se mesure pas seulement en chiffres d’affaires, mais aussi en capacité à transformer la vie des communautés.
Digital Magazine Burkina lui rend hommage
Patricia Zoundi Yao n’est pas simplement une success story ivoirienne ; elle est devenue, au fil du temps, une référence pour toutes celles et ceux qui cherchent à réconcilier innovation technologique, inclusion financière et développement rural. Son parcours, jalonné d’essais, d’échecs et de rebonds, raconte une autre manière de faire de la tech en Afrique : partir des marchés, des champs, des réalités de l’informel, et bâtir des solutions sur mesure.
Une fintech née pour les villages, une entreprise sociale qui restructure les chaînes de valeur agricoles, une voix qui porte dans les instances internationales, et une détermination assumée à « solutionner » les problèmes du monde rural : Patricia Zoundi Yao illustre cette Afrique qui refuse de choisir entre innovation et justice sociale.
Digital Magazine Burkina lui adresse un hommage sincère : le continent a besoin de bâtisseuses capables de prouver que le numérique peut être un levier d’émancipation jusque dans les hameaux les plus éloignés.
Pierre Ouedraogo
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